DOUTE, FOI, JOIE

Pas si aisé de conserver la foi et l’espoir ces temps-ci quand on observe autour de soi.

Mais a-t-on le luxe du choix ?

On s’en fait pour la Terre mais probablement qu’on devrait s’inquiéter davantage pour nous, ses habitant.e.s qui la peuplent et la saccagent. Car la Terre en a vu d’autres: des périodes de glaciation, des inondations, des sécheresses, comme la disparition de nombreuses espèces au fil des ères.

Et elle nous supporte encore. Littérallement.

Quand ça brûle, que ça déborde et que ça se mitraille en plusieurs endroits, soit qu’on voit rose, on essaie du moins, soit qu’on broie du noir. Quand le vert vire au brun roussi, au gris meurtri et au noir calciné, que les poumons de la Terre s’enflamment, quelque chose en nous s’active et l’inquiétude nous gagne. Ou devrait le faire.

Le doute se manifeste quant à l’avenir de l’humanité lorsqu’on voit la Terre réagir ainsi. Mais certains ne le voient pas et c’est business as usual. Ou ils ne le regardent pas, ou ailleurs. Car la bourse est douce et lousse.

La vérité est un concept qui a beaucoup évolué ces derniers temps. Si elle était auparavant unique, et tenue pour acquise, s’écrivant avec un grand V, elle est désormais multiple et éclatée, et propagandée. De naturelle, elle est devenue artificielle. Comme dans feux d’artifice qui nous en mettent plein la vue. Mais qu’elle soit naturelle ou artificielle, l’intelligence sans coeur s’avère toujours vide, stupide et cupide.

On dit que malgré toutes les prétendues innovations technologiques qui peuvent nous en faire voir de toutes les couleurs dans la palette du foncé, le coeur humain est toujours resté le même. Coeur 1.0 à tout jamais. Poupoum poupoum. Un seul rythme, un seul coeur. Le même et unique qui bat à l’unisson si on sait écouter.

Mais ici-bas, on doute, on guette et on s’inquiète. Ou pas. C’est selon. On espère et on se questionne aussi beaucoup, mais d’autres pas du tout. Mais au final, on ne peut que garder la foi, comme l’espoir. Et s’armer de courage, terme et élan qui nous vient aussi du coeur. Malgré le doute, avec le doute. Doute en tête et courage au coeur.

Pour ce qui est de la vérité, on ne peut s’en remettre qu’à plus grand que soi, à son propre coeur qui ne possède aucune vérité rien mais qui sent tout. Le coeur est la résidence permanente de l’âme humaine. Le coeur de soie.

Quand on fait face à une certaine impuissance à agir, encore une fois, la prière de la sérénité nous ramène à la base si on n’a pas peur des mots de quatre lettres : Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d’accepter ce que je ne peux changer, le courage de changer ce que je peux et la sagesse d’en connaître la différence.

Et peut-être que Dieu n’est, au fond, qu’un autre nom pour le coeur humain ?

Ceux qui ont une foi profonde, ceux qui ont l’expérience de la foi, savent que Dieu est une rencontre au plus intime de soi. Il ne s’agit pas de chercher Dieu derrière les étoiles, dans les hauteurs, dans cette espèce de gloire qui est une formule. Il s’agit de le chercher ici, dans cette perspicacité au cœur de nous-mêmes où il demeure et où il nous attend.
– Maurice Zundel

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Et ci-bas, le texte d’une psychanalyste sur l’importance de cultiver la joie malgré tout.

La folie tranquille de la joie : Traverser le monde sans lui abandonner notre puissance de vivre

Il y a des jours où la joie paraît presque indécente.
Le monde brûle, les guerres déchirent, les liens se durcissent, les corps fatiguent.
Nous avançons parmi les pertes, les inquiétudes et les informations qui semblent chaque matin nous demander de renoncer un peu davantage à l’avenir.
Et pourtant, quelqu’un rit.
Une musique traverse une fenêtre.
Une main se pose sur une épaule.
Un arbre continue de faire de l’ombre.
Deux êtres dansent quelques minutes au milieu d’une époque qui ne leur promet rien.
Cette joie n’est pas une ignorance du désastre.
Elle est parfois exactement l’inverse : la décision silencieuse de ne pas laisser le désastre occuper toute la scène.
La joie ne nie pas l’épreuve
Il existe une joie défensive, bruyante, obligée, qui exige que tout aille bien.
Elle recouvre la souffrance d’un sourire et transforme la fragilité en faute.
Mais la joie dont il est question ici ne commande rien.

Elle ne dit pas : « Oublie ce qui t’est arrivé. »
Elle dit plutôt : « Ce qui t’est arrivé ne possédera pas toute ta vie. »

Elle connaît la perte.
Elle a parfois dormi près du chagrin pendant des années.
Elle n’efface ni les morts, ni les humiliations, ni les abandons.
Elle pousse parmi eux, comme une plante surgissant dans la fissure d’un mur.
Ce n’est pas la joie de celui qui n’a jamais souffert.
C’est la joie de celui qui refuse que la souffrance devienne son unique identité.
Traverser n’est pas vaincre
Nous rêvons souvent de sortir définitivement de nos épreuves.
Nous voudrions refermer la porte, achever le deuil, résoudre le conflit, déposer le passé derrière nous comme un bagage devenu inutile.
Mais certaines expériences ne disparaissent pas.
Elles se transforment.
Traverser ne signifie pas arriver intact de l’autre côté.
Traverser, c’est consentir à être modifié sans être détruit.
C’est découvrir que nous pouvons porter certaines cicatrices sans leur demander de se rouvrir chaque jour pour prouver qu’elles existent.
La traversée n’a rien d’une marche triomphale.
Elle connaît les retours en arrière, les nuits de doute, la fatigue et les moments où l’on croit n’avoir rien appris.
Puis un matin, presque sans s’en apercevoir, on recommence à désirer quelque chose.
Un repas.
Une promenade.
Une chanson.
Une rencontre.
Un projet minuscule.
Ce désir qui revient est déjà une victoire du vivant.

La folie tranquille
Pourquoi parler de folie ?
Parce qu’il y a quelque chose de déraisonnable à continuer d’aimer lorsque l’on a été trahi, à créer lorsque tant de choses sont détruites, à faire confiance au lendemain lorsque le présent paraît si incertain.
Mais cette folie est tranquille.
Elle ne cherche ni l’exploit ni l’admiration.
Elle ne se met pas en scène.
Elle ne prétend pas sauver le monde.
Elle prépare du café.
Elle soigne une plante.
Elle ouvre les volets.
Elle téléphone à quelqu’un qui se croit oublié.
Elle écoute un morceau de saxophone jusqu’au bout.
La folie tranquille de la joie ne fait pas beaucoup de bruit.
Elle travaille discrètement contre les puissances de mort.
Elle maintient ouvertes des zones de respiration là où tout semblait devoir se refermer.
La joie est une force de liaison
La souffrance isole.
Elle enferme parfois le sujet dans une scène intérieure où le passé se répète sans témoin.
Le monde devient menaçant, l’autre devient lointain, et le corps lui-même peut sembler étranger.
La joie, lorsqu’elle n’est pas imposée, remet du lien.
Elle relie le corps au présent.
Elle relie une sensation à une présence, une mémoire à un devenir, un être humain à un autre.
Elle permet de sentir que quelque chose circule encore.
On peut avoir beaucoup pensé, beaucoup compris, beaucoup parlé de son histoire, et demeurer pourtant retenu au seuil de la vie.
Il faut parfois qu’une expérience simple survienne : être accueilli sans être envahi, rire sans être moqué, se reposer sans être abandonné, éprouver du plaisir sans avoir aussitôt à le payer.
Alors le psychisme découvre que le monde n’est pas uniquement le lieu de la menace.
La joie devient une expérience de sécurité.
Ne pas livrer toute la maison au malheur
Le malheur, lorsqu’il entre, voudrait souvent occuper toutes les pièces.
Il s’installe dans la mémoire, dans le sommeil, dans le corps.
Il transforme chaque événement nouveau en confirmation de ce qui a déjà été vécu.
Il murmure que rien ne changera, que toute ouverture est dangereuse, que l’avenir ne fera que répéter le passé.
Il ne s’agit pas de le chasser de force.
Certaines douleurs doivent être entendues, reconnues, accompagnées.
Mais nous pouvons refuser de leur livrer toute la maison.
Une pièce peut rester ouverte pour la musique.
Une autre pour l’amitié.
Une autre encore pour le silence, les livres, le jardin, les animaux, les rêves, le désir.
La joie commence parfois par cette limite intérieure : « Tu peux habiter une partie de moi, mais tu ne seras pas tout ce que je suis. »

Le droit d’être heureux sans réparer le monde entier
Certaines personnes ne s’autorisent à vivre qu’après avoir réparé tous ceux qu’elles aiment.
Elles attendent que leurs enfants aillent bien, que leur compagnon change, que leur mère ne souffre plus, que les conflits s’apaisent.
Leur joie demeure suspendue à l’état du monde extérieur.
Mais le monde extérieur ne sera jamais entièrement réparé.
S’autoriser un moment de bonheur ne signifie pas abandonner les autres.
Cela signifie reconnaître que nul ne peut durablement soutenir autrui en se condamnant lui-même à l’épuisement.
La joie n’est pas une dette envers ceux qui souffrent.
Elle peut même devenir ce que nous leur transmettons de plus précieux : la preuve qu’une existence ne se réduit pas à ce qui l’a blessée.

La joie véritable ne demande aucune promesse d’éternité.
Elle sait que l’instant passera.
La musique s’arrêtera.
La personne aimée s’éloignera un jour.
L’été prendra fin.
Le corps changera.
Mais elle ne transforme pas cette finitude en raison de ne plus rien vivre.
Elle murmure : « Cela ne durera peut-être pas. Mais cela existe maintenant. »
Accueillir la joie, c’est consentir à ne pas la posséder.
C’est la laisser nous traverser sans vouloir la retenir jusqu’à l’étouffer.
La joie ressemble alors à un souffle.
Elle vient.
Elle ouvre.
Elle repart parfois.
Mais après son passage, quelque chose en nous se souvient qu’il est encore possible de respirer.
Continuer, avec poésie et avec force.
Nous ne traverserons pas ce monde uniquement par le courage.
Le courage peut s’épuiser.
Nous aurons aussi besoin de beauté, de musique, de récits, de gestes inutiles, de rires inattendus et de tendresse.
Nous aurons besoin de tout ce qui ne résout rien immédiatement, mais empêche l’existence de se réduire à la survie.
La poésie ne protège pas des catastrophes.
Elle protège quelque chose de notre humanité au cœur des catastrophes.
La joie ne nie pas les ténèbres.
Elle y allume une lampe.
Elle n’est ni naïve ni légère.
Elle est une force grave, une insoumission intime, une manière de dire au monde :
« Tu peux me blesser. Tu peux m’éprouver. Mais tu ne décideras pas seul de ce que je ferai de ma vie. »

Voilà peut-être la folie tranquille de la joie : continuer à aimer ce qui peut l’être, créer ce qui peut naître, transmettre ce qui mérite de durer.
Et, au milieu du fracas, entendre encore la musique.

– Joelle Lanteri, psychanalyste

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