TON NOM EST PERSONNE

Ne sois personne qui va nulle part. Seulement alors pourras-tu vraiment relaxer. – Vishrant

Être personne, ça c’est quelque chose. Probablement la plus difficile tâche d’un être humain. Pourtant nous sommes nés rien ni personne, c’est notre nature profonde. Back to the future.

À la naissance, nous n’étions qu’une petite boule de chair et d’organes sans identité ni personnalité. Ou qu’une toute petite graine de pas encore vraiment éclose. Dès qu’on a émèregé, on nous a donné un prénom qui allait avec un nom – ou est-ce un prête-nom ? – et après quelques mois à patauger dans les eaux troubles de la vie nouvelle, on s’est mis à marcher notre chemin. Vers où ? Vers ici, qu’ici.

Nous sommes lentement devenus quelqu’un.e, ou tout au plus un ptit quelque chose. Nous avons appris à parler, à bouger, à penser, à nous projeter en dehors de soi en regardant le monde qui semblait aller de soi.

Au début il n’y avait qu’une certaine capacité d’observation incertaine encapsulée dans ce petit corps naissant, notamment une paire d’yeux qui regardait avec flou et avec surprise ce qui bougeait en dehors. Avec une bouche qui tétait sa survie, et un système digestif qui se rodait, et rotait et pétait. Puis le regard flou sur la vie a graduellement appris à faire focus sur ce monde souvent hocus pocus.

Il y avait aussi de nombreuses sensations qui traversaient ce petit corps à peine -et à pain – naissant et encore peu coordonné; un peu disloqué même, diverses sensations qui le parcouraient, certaines douloureuses qui le faisaient crier et pleurer, et d’autres, agréables qui le faisaient rire et sourire et en vouloir davantage. Encore, encore.

Puis quelques lettres apparurent, pour graduellement former des mots, tout d’abord du babillage enfantin dans les registres du mmm et du ppp selon les divers langages, pour maman et papa qu’on nous forçait à dire par excès d’excitation parentale. Et ensuite, les lettres se sont assemblées pour former des mots qui voulaient dire – plus ou moins – quelque chose, mais jamais vraiment la même pour tous.

Puis on nous a appris à penser, à faire des liens, à croire à certaines choses plutôt qu’à d’autres, et si on a été chanceux, on nous a appris à considérer de multiples alternatives comme plausibles ou possibles. Avec l’école est apparu le comment être en groupe, et trop souvent, la conformité aux valeurs du groupe dominant. Certain.e.s ont acheté, d’autres ont choisi plutôt de faire tout le contraire, ou surtout le contraire. Entre conformisme et rébellion réactionnaire, tout une gamme de joyeuses possibilités.

Puis, si on a été chanceux, on a découvert l’amour de et pour nos parents, ainsi que l’amitié, et l’amour tout court et tout ce qui vient avec. Puis on est lentement mais plus ou moins sûrement devenu quelqu’un, ou quelqu’une, ou something in between ou un peu des deux désormais possible, du moins quelque chose de plus ou moins séparé et différencié de notre famille.

On a appris à compter, à écrire, à penser, ah ça oui, et toutes sortes d’autres affaires utiles et inutiles. On a appris un métier, ou on en a fait 1000 et un autre pour gagner sa vie et payer ses bills. Ou on a appris à voler, soit les affaires des autres ou de nos propres ailes. On a loué des appartements, ou bâti ou acheté une ou des maisons, on a vu du pays, ou plusieurs, ou resté pas mal à la même place toute sa vie durant en rêvant d’aller voir ailleurs, ou pas.

On a regardé la vie des autres sur des écrans, des vraies et des inventées, on a cru toutes sortes d’histoires, d’amour avec un gland A, ou d’horreur en en ayant peur. On aime ça avoir peur.

Certain,e,s ont fait des enfants, d’autres en ont eu, d’autres pas. On souhaite les avoir bien élevés, ou pas trop abaissés. On s’est attachés avec joie, puis détachés avec peine. Ça vaut la joie, ça vaut la pain. On a eu le coeur brisé, et/ou on a en brisé certains. On a vécu quoi. Des deux bords de la clôture amoureuse et relationnelle.

Et ce matin, alors que la pluie tombe fortement sur nos petites vies ordinaires en ce début de 21ème siècle un peu beaucoup énormément questionnant ici-bas sur terre, alors que ça brûle un peu partout, que ça se chicane en masse ailleurs, que ça se polarise et que ça se divise, nous sommes ici vous et moi. Ici et là, d’un côté et l’autre de l’écran. Mais ici, ensemble.

Chacun chacune dans nos ptits corps et coeurs habités de et par toutes sortes d’idées et de sensations, comme quand on était petit.e quoi. Mais désormais, on a une plus grosse tête qui pense plus vite qu’alors, et que son ombre, mais moins vide qu’alors, que calor em minha cabeza, une tête qui spinne et qui pense à toute sortes d’affaires et qui se demande encore qui on est et où on va. Une tête qui perce à-travers les nuages et qui cherche les anges

Juste ici, encore ici, encore qu’ici me répondis-je. Et maintenant. Et juste après. et après, et après…Never ending story…

N’étant pas personne en particulier, avec nulle part où aller vraiment. À part travailler peut-être pour certain.e.s car les vacances de plusieurs sont terminées. Mais la vie est un job à temps plein, même pour les nobodys.

Mais celui qui tape ces mots a passé cette étape d’avoir à aller travailler. Il s’est rendu à la retraite et lorsqu’il regarde en arrière, il se rend compte que tout ça a passé très vite. Non, pas trop vite. Juste vite quoi que la vitesse est somme toute relative, en particulier quand attend à l’urgence d’un hôpital.

Tout ça pour ça diront certain.e.s, comme se dit lui-même celui qui tape ces mots, et ce petit vacarme silencieux. En espérant qu’il ne tape pas sur les nerfs de personne, ni de la guerre car devenir personne – ou quelqu’un – est souvent le nerf de la guerre.

Eh oui, tout ça pour ça. Ou tout ceci pour ceci, c’est comme vous voulez, ou comme vous pouvez.

Ma voisine d’amour me texte de son lit pour me dire Oi, et qu’elle n’a pas envie de se lever car c’est la flotte dehors. Lui ai envoyé mon meme qu’elle aime.

Je crois qu’elle aussi, son nom est personne, et ça l’a fait vraiment relaxer.

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