ACCUEILLIR ENCORE UN AUTRE JOUR DE MOINS

Lorsqu’on réalise que chaque nouveau jour n’est pas un jour de plus mais un jour de moins, ce moment devient infiniment précieux.

Ah que j’aime le Zen. J’aime ces petits riens du tout qui font ressortir le tout du rien.

Le Zen nous présente simplement les choses telles qu’elles sont. Ou telles qu’elles ne sont pas. Ou les deux. Ou pas. À pas. Le Zen nous appâtte.

Ces quelques mots zeniques – ou zenniens – reprend le concept du fameux verre d’eau, vide ou rempli à moitié, oui oui celui-là, mais transposé sur la ligne du temps de notre propre existence, plutôt que sous une forme liquide et contenue. Un ver d’eaureille à la conscience.

À un certain âge, qui n’est pas toujours un âge certain, ni un numéro particulier, on commence à apprécier autrement le temps. Le temps qui passe, celui qui est passé, comme le moment qui est et celui qui reste. Plusieurs temps en même temps, tout le temps et hors du temps. Tant de temps.

Parfois, ayant réalisé pas mal de trucs dans sa propre vie, on se sent – de plus en plus – prêt à partir pour le prochain grand voyage qui n’est peut-être simplement que la fin de cette illusion liée au corps, la levée du voile à venir. Pouf !

Et à d’autres moments, réalisant avec lucidité le précieux et irréversible égrainage des petits moments fuyants dans les grand sablier du temps qui s’écoule, on apprécie davantage et on veut les étirer, les ralentir, les stretcher ces petits moments futiles et agréables.

Mais on sait plus que jamais auparavant qu’on ne peut pas, qu’on ne peut plus, mais, surtout, qu’on a jamais pu. Qu’au contraire même, que plus qu’on veut les conserver, plus ils fuient rapidement ces petits moments de rien du tout. Comme du sable entre les doigts. Ou les orteils.

Si on peut arriver à s’inclure soi-même dans le grand sablier, à s’étendre sur la grande plage du conte humain à rebours, on file et on défile avec de plus en plus de confiance au coeur de la vie, sans offrir de résistance, sans jamais désirer autre chose que ce qui est. Il devient alors impossible d’avoir hâte comme d’avoir des regrets.

Si, chaque matin, on apprend à appréhender chaque nouveau jour comme le dernier, ce qui est toujours plausible sinon possible, la vie devient plus précieuse, plus fragile, et le concept de passer le temps prend un autre sens. Car ce n’est jamais le temps qui passe, toujours soi, toujours que soi.

Rendu à un certain point de notre vie, on sait qu’on a parcouru plus de la moitié du chemin. On se met à deviner le fil d’arrivée, à le sentir s’approcher. Mais on ne réalise pas nécessairement que chaque nouveau jour est un jour de moins.

Comme un chapelet ou un mala la vie au fond: au début on met l’emphase sur les billes à venir, puis vient un moment où on se met à compter les billes qui restent. La vie est un mala.

Et tant qu’à faire dans le Zen ce matin, celle-ci-bas va un peu dans le même sens malgré sa tournure différente : ne me demandez pas où je vais, car comme je voyage en ce monde sans limite, chaque pas que je fais est ma maison.

Alors chaque jour qui reste devient une occasion, une opportunité de bâtir maison. Un grain de sable. Soit pour ne rien faire du tout et simplement être, ou errer, dans tous les sens, soit pour laisser le bon temps s’écouler, soit pour bâtir sa maison sur la plage de sable mouvant qu’est notre vie.

Tic tac tic tac…

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Je dois aimer être rien.
Comme ce serait horrible si j’étais quelque chose.
Aimer mon néant, aimer être néant.
Aimer avec la partie de l’âme qui est située de l’autre côté du rideau, car la partie de l’âme qui est perceptible à la conscience ne peut pas aimer le néant, elle en a horreur.
Si elle croit l’aimer, ce qu’elle aime est autre chose que le néant.

– Simone Weil 

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