
Ce cher Rumi. Toujours les mots pour le dire, même quand ce n’est pas les siens. Car on lui en fait dire bien des choses à ce cher Rumi. Comme à bien d’autres d’ailleurs. Mais est-ce bien important que ce soient ses mots à lui ? Car lorsque les mots sont beaux, qu’ils sont complets en soi, ils n’ont pas besoin de propriétaire et leur source est secondaire. Alors merci de toute façon Rumi.
Une perle dans les mains du chagrin. Quelle belle expression.
Parfois quand on observe le monde, il y a matière à chagrin, à désolation, à tristesse et à coeur gros. Le sort de tant de peuples est triste, comme celui de tant de gens même parmi les sociétés les plus choyées.
Tout le monde court après le bonheur et ce faisant, on fuit tous devant le chagrin. Comme si on ne voulait que les jours de soleil et de ciel bleu. Pourtant, la terre serait asséchée rapidement et la vie cesserait.
Je pense souvent aux gens de Gaza, du Liban, aux peuples Iranien et d’Haïti, et à tant d’autres endroits où règnent souffrance, pauvreté, guerre, famine et soif. Ces pensées alourdissent mon esprit et apportent une certaine part d’ombre sur mon coeur. Mias je ne veux pas ignorer ce chagrin.
Car par ce chagrin, ces pensées de solidarité me permettent de me relier à ces gens, de me faire sentir la compassion, l’empathie, notre humanité partagée. Et je ne veux pas les oublier, je ne veux jamais les oublier. Je veux les porter en mon coeur, en notre coeur.
Car leur tristesse et leur chagrin sont miens, sont nôtres.
Quand mes ami.e.s. et mes proches souffrent, je prends toujours une petite part de leur souffrance. Auparavant, je voulais me couper de leur mal d’âme, me protéger de leur souffrance, contre leur chagrin et leur trouble d’humeur.
Maintenant, je la respire, j’en prends une infime partie sur moi, en moi. Et comme nous l’a appris Atisha avec sa technique de méditation, je respire ce mal-être directement dans le feu brûlant au coeur de mon coeur, là où veille une flamme éternelle qui peut tout transformer et tout transmuter. Et à l’expiration, je laisse s’échapper une douce brise de braise de guérison et de soulagement.
Oh je sais bien que ça n’atténue pas leur réalité difficile, que ça ne change pas leur malaise, mais moi ça me permet de rester connecté, à moi comme à eux et elles. Je crois sincèrement que cette simple technique de méditation peut nous permettre de nous sentir liés avec les gens qui souffrent, avec les gens qui peinent à vivre et même à survivre. Et qui sait, peut-être qu’un jour ce sera notre tour et nous aurons ce minimum d’entraînement pour affronter une situation difficile.
Car parfois, d’ici en nos contrées choyées, on se pense à l’abri de la misère humaine. Mais elle n’est peut-être que de l’autre côté du tournant. Et on doit faire face à la possibilité que la vie puisse basculer et devenir plus lourde car on ne peut changer ce que l’on ne veut confronter.

Et en ce moment, des millions de personnes souffrent sur terre. Si nous sommes le moindrement sensibles et ouverts, ce chagrin planétaire passe inévitablement en nous, par nous. Même si on ne le sait pas, même si on ne le voit pas, Quand nos frères et soeurs souffrent un peu partout sur la terre comme c’est le cas en ce moment, comment pourrions-nous ne pas le sentir et en souffrir un peu nous aussi ? La peine et la joie peuvent danser le tango dans notre coeur.
Et dans les mains du chagrin, juste ici, la perle.
La même perle que dans le coeur de ceux et celles qui souffrent, au loin, là-bas, ailleurs.
D’ailleurs, le seul et même coeur non ?
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Le véritable courage, c’est faire en soi un espace à la peine.
Un lieu immatériel où elle peut s’exprimer.
L’autoriser à habiter le cœur et les pensées.
Sans la laisser coloniser.
Juste à sa place.
À sa juste place.
La vivre comme elle vient, quand elle vient.
– Anne-Dauphine Julliand, Ajouter de la vie aux jours, via Cristina RJ
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Ci-bas, les mots de Pamela Chrabieh, une Libanaise qui tient un blogue en ces temps de guerre au Sud-Liban.https://pamelachrabiehblog.com/
Je suis tombée sur l’histoire d’Abu Ali – Hajj Hussein Ali Faqiah, de Srifa, au Sud-Liban – comme beaucoup d’entre nous, à travers une image devenue presque insoutenable à regarder.
On y voyait un homme âgé, revenu parmi les ruines de sa maison détruite, allongé sur une dalle de pierre comme on se couche encore dans un lieu familier. Quelques jours plus tard, la nouvelle de son décès a circulé à son tour, ajoutant au cliché une douleur plus dense encore, comme si cette maison effondrée avait fini par l’appeler entièrement à elle.
Cette photo n’avait rien d’un symbole fabriqué pour les caméras.
Elle montrait un corps fatigué qui ne négociait plus avec la perte, un homme qui ne se tenait pas devant les ruines pour les désigner, mais qui s’y déposait, presque confondu avec elles.
Abu Ali ne semblait pas revenir visiter ce qui restait de sa demeure au quotidien; il semblait revenir habiter l’impossible, poser son corps là où son âme refusait encore l’exil, faisant de la pierre froide une extension de sa propre peau.
Je n’ai pas pu ne pas m’y attarder.
Je n’ai pas pu ne pas dessiner cette scène, non pour reproduire la photo, mais pour tenter d’approcher ce qu’elle déposait en moi, cette jonction insoutenable entre le corps, la pierre, la perte et l’attachement.
Cette image est une sidération.
Elle résonne aussi avec une ironie cruelle.
Car le nom d’Abu Ali, pour beaucoup de Libanaises et de Libanais, porte déjà une mémoire sonore, celle de Ziad Rahbani, de son instrumental de la fin des années 1970, où les arrangements arabes croisent le disco, le jazz, le funk et cette nervosité si libanaise, sortie comme du cœur de la rue, de sa vitesse, de son chaos, de son humour noir et de son inquiétude.
Mais ici, le nom change de matière.
Il ne vient plus comme un rythme, ni comme une énergie collective.
Il vient comme un silence.
Celui d’un homme allongé sur les ruines de sa maison, plus assourdissant que n’importe quelle partition.
(…)
Que reste-t-il quand les bulldozers ont fini leur œuvre et que les diplomates se sont tus ?
Il reste cette racine que ni les missiles, ni la dynamite, ni les “-cides” de notre temps ne peuvent totalement arracher : gén**ocide, éc**ocide, dom&&icide, patrimoin&&ocide, mémori((cide, socio))cide, topo&&cide…
Il reste cet attachement qui ramène un homme de 87 ans sur son tas de pierres.
Il reste cette fidélité dangereuse et nécessaire, cette façon de dire qu’un lieu détruit n’est pas un lieu annulé, qu’une maison éventrée n’est pas une adresse supprimée, qu’une terre violée n’est pas une terre abandonnée.
Ce n’est pas une faiblesse.
C’est notre seule véritable souveraineté.
Car une racine, même tranchée, continue de chercher la terre.
RIP Abu Ali

