QUOI SUIS-JE ?

Être une personne, c’est être endormi(e).

Ce cher Nisargadatta ne dort pas au gaz et va droit au but.

Se sentir quelqu’un, être une personne, c’est être séparé(e) du Tout. Donc, être quelqu’un c’est en effet dormir un peu. Ou un peu plus.

Quand on considère être quelqu’un, on ne fait pas tout à fait partie du Tout. On se sépare du Tout. Car on peut difficilement être quelqu’un et en même temps le Tout. Soit on est soi, ou soit le Tout est. Et s’il n’y avait rien entre nous et le Tout ? Et si on était tout cela ? Tout ce qui est ?

Si JE suis, alors il y a MOI et le reste du monde, moi ou le reste du monde. Si JE suis, le reste du monde est séparé de MOI. Et même si on pense que le JE fait partie du monde, on revient toujours à la fameuse dichotomie fondamentale, à cette dualité qui nous garde un pied en dehors de ce monde. Un pied dedans, mais l’autre dehors. Écartelante position. Cela nous fait faire une split existentielle. Le pied de Moi qui marche en dehors de la Vie, oui celle avec un V majuscule. Pas ma vie, la Vie.

Quand on naît, on n’est pas encore tout à fait quelqu’un. À la naissance, nous ne sommes qu’un organisme vivant, sortant tout droit du ventre de maman. Raccordé jusque-là par un cordon pulsant de vie.

Une boule de vie qui, à sortie du corps de notre mère, commence à vivre séparée de son vaisseau amiral, un petit tas de vie qui commence à vivre indépendamment de sa matrice. Un être non encore identifié, qui commence à avoir faim, à ressentir ses besoins propres, à bouger hors-maman.

Encore très dépendant de la mère au début, notre petit être deviendra graduellement de plus en plus quelqu’un(e), acquérant une certaine autonomie, même si cette autonomie chez les humains est passablement lente et dure relativement longtemps, surtout si on la compare à celle acquise par les animaux. Lente évolution que la nôtre.

En fait, une complète autonomie n’est jamais vraiment acquise totalement car nous, humain(e)s, sommes des êtres d’interdépendance. Si on peut vivre relativement seul(e), et par soi-même, nous avons besoin les un(e)s des autres pour survivre, qu’on le veuille ou non.

Donc, au début de notre existence, notre nom est personne. Avant qu’on nous en assigne un, nom et prénom et un certain numéro. Nous ne sommes qu’une toute petite personne, pas encore apte à s’identifier en tant que soi-même en dehors de sa mère.

Puis graduellement, avec le temps qui passe, avec le corps qui se développe, on gagnera en autonomie, en auto-réflection, en distanciation pour éventuellement commencer à se prendre pour quelqu’un(e). On commence à répondre au son de notre nom, en fait, à celui que nos parents nous ont donné. Et commence alors le processus d’individuation.

C’est en quelques sorte le propre de toute éducation: nous apprendre à se former soi-même, à se construire notre propre petit égo unique, individualisé et personnalisé, à se construire une personnalité propre à soi. On nous apprend qu’il nous faille apprendre à devenir quelqu’un. Sois toi-même, nous dit-on. Ou fait comme on te dit, et sois qui on te dit d’être dans le moins optimiste des cas.

Rarement nous dit-on, tel Socrate, de se connaître soi-même.

D’un boule de chair, notre job d’humain consiste à apprendre à devenir quelqu’un. Même si au fond, nous resterons toujours principalement quelque chose, comme une petite partie du grand Tout. Une goutte dans la mer, mais aussi toujours un peu la grande mer. Comme on demeurera aussi toujours un peu une partie de notre mère.

Le simple fait de se considérer constituer quelqu’un(e), s’il est essentiel pour survivre, nous fait toutefois nous sentir un peu à part, à l’écart de la Vie. Car en étant quelqu’un, il y a le soi, qui est surtout un obnubilant petit moi imbu de lui-même, puis il y a les autres. Se met alors à exister, et à grandir à l’intérieur de notre enveloppe charnelle et dans notre psyché, un petit quelque chose qui me sépare du reste de l’existence. Ce petit moi qui prend toute la place, petit moi qui deviendra grand.

Ce fichu Moi me sépare de la Vie en créant un écran entre ce que je suis et le reste de la création, une distance entre l’observateur/trice et l’observé.

Dans le Prophète de Khalil Gibran, on y lit cette phrase :

Expression qui peut autant vouloir nous inviter à explorer la complexe existence de laquelle nous faisons partie, pour se re/fondre dans plus Grand que soi, comme lorsqu’avant notre incarnation, nous étions possiblement qu’une âme volatile qui a décidé de s’incarner dans le ventre d’une mère.

Mais cette expression peut aussi constituer une invitation à se dépasser soi-même, à atteindre l’extase (état hors de soi), à sortir de son petit Moi justement, pour éventuellement re/devenir toute la vie, toute la création. Car d’après moi, toute cette vie ne peut être contenue dans un seul petit Qui, un seul petit moi; elle ne peut qu’être définie que comme un Quoi, la matière dont est créée toute vie.

Car qu’est-ce que MA vie à moi ? Qui suis-je ? En fait, QUE suis-je ?

Sinon une petite parcelle de la grande Vie, un point de service de la maison Mère, un petit bout de terrain de la grande existence dont on m’a chargé de prendre soin.

Nous ne sommes pas propriétaires, nous ne sommes que locataires, autant en ce qui concerne notre corps physique, que notre Terre. À nous d’en prendre bien soin et d’en disposer harmonieusement pour un temps indéterminé – ou pré-déterminé, c’est selon – qui nous sera accordé. Au mieux de notre connaissance et de notre expérience. En respect avec tout ce qui vit en nous et autour.

Et arrêtons de vouloir être quelqu’un(e), visons plutôt à être quelque chose. Car déjà cela n’est pas rien. Quoi que c’est aussi ce à quoi on s’apprête à redevenir. Tout ou Rien. Ou Rien du Tout.

Quand le Nous remplace le Je, même la maladie devient bien-être.

Remplaçons le I par le We. Le Je par le Nous.

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