
J’ai reçu ces quelques mots de Jodo comme un koan il y a quelques jours. Je les ai déjà postés dans le cadre d’une autre chronique sans tout à fait avoir saisi leur essence. Alors je les poste de nouveau pour jouer encore avec eux et autour car ils me semblent aller de pair avec la citation de Bobin ci-bas à propos de rien.
On nait avec rien dans la vie. Rien dans les mains rien dans les poches, puis on se fait remplir la tête et le coeur, on se fait envahir par les gens et les choses de la vie. Tout d’abord par un genre et un prénom, puis par un nom de famille, et par divers compléments identitaires tels ce que l’on nomme un caractère, traits physiques et autres attributs. Mais initialement, l’âme se présente plutôt tabula rasa. Tout d’abord la nature l’offre à la vie, brute et dénudée, et ensuite, la culture se charge de l’habiller et l’habiter.
Puis notre famille nous dit qui nous sommes, en fait, nous le suggère plus ou moins fortement. Soit on achète, soit on se rebelle. Du moins, on nous fait sentir comment on devrait agir. Et même parfois, comment on devrait penser la vie. Plus ou moins.
Puis, par soi-même, on acquiert nos propres traits de caractère, nos likes et nos dislikes, comme on se met à accumuler nos propres affinités, ami.e.s et choses spécifiques, et on se définit ensuite par celles-ci. Elles peuvent être matérielles, émotionnelles ou relationnelles. Avec ou sans ailes.
Et au fur et à mesure des années qui passent, les amitiés passent aussi, même si certaines demeurent, et les choses commencent à perdre de leur importance. Le matériel cède lentement, mais pas si sûrement pour tous, sa place à l’invisible, à l’intangible.
Ce que l’on cherche, et recherche, de plus en plus devient plus immatériel, senti, subtil. Plus au fait de l’impermanence que dans nos (plus) jeunes années, quelque chose en soi se met en quête d’une certaine permanence, de ce qui était là avant notre naissance, comme de ce que l’on sent y sera après la mort.
Certain.e.s se mettent à contempler et à apprivoiser la mort, d’autres à la craindre.

Et puis un jour, au fil du temps, on commence à regarder en arrière.

Oh, on regarde toujours un peu par en avant, car il reste tout de même un bout de chemin à se dérouler avant le fil d’arrivée, et il faut voir où déposer le prochain pas, mais on dirait que chaque moment s’avère plus riche, plus lent, plus potent. On va moins, on est davantage. On devient plus lentement qu’avant.
Ce qui est, en fait ce qui a toujours été, émerge et s’avère de plus en plus, libéré et dégagé de ce qui l’envahissait, de ce qui l’a envahi pendant nos années plus actives, plus matérielles.
Et on se rend compte que chaque petit moment de silence peut autant nous amener dans le présent que nous mener vers l’avant.

Et que dans le subtil rien qui émerge de plus en plus avec les années qui filent, tout y est.
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Je n’ai rien fait de ma vie, rien, juste bâti un nid d’hirondelle sous la poutre du langage.
– Qu’est-ce que c’est que n’être rien ? demande le journaliste au poète.
On vous apprend dans cette vie, quand vous êtes petit et un peu plus tard aussi à chercher des choses solides. Les choses solides vous sont données parfois par la morale, par un travail, par des récompenses, par de l’argent, par des soucis, ainsi de suite…
Or, peu à peu, on s’aperçoit que les choses dites solides, ne le sont pas en vérité :
L’argent, les affaires, les soucis, les savoirs, les certitudes, ça ne tient pas vraiment le coup, ça ne tient pas le choc, ni de la grâce, ni de l’épreuve.
– Qu’est ce qui reste ?
Il reste ce qu’on peut appeler «rien». Mais ce «rien», il est de la plus haute qualité, c’est la fleur même de la vie.
– Christian Bobin via Monique Vendel
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Quand quelqu’un meurt, il ne disparaît pas.
C’est l’inverse.
C’est à ce moment-là que la personne apparaît, parce qu’elle est délivrée d’elle-même, de ses ombres, de sa volonté, de son ambition, de tout projet, de toute connaissance que l’on croyait avoir d’elle.
Et il y a un surgissement de quelque chose qui, bizarrement, à l’instant où tout s’efface, est ineffaçable. (…)
Les disparus ne sont donc pas des disparus, ils sont une armée douce, fidèle, qui nous assure de recevoir un rayon de soleil.
– Christian Bobin
