L’EMPLOYÉ.E DU MOI

J’ai des préjugés à propos de moi, mes propres conclusions à propos de moi, mes fantasmes à propos de moi, mes visions et mes fantaisies à propos de moi, alors je ne me vois jamais tel que je suis.
– Krishnamurti

Je. Me. Moi.

Tout le monde tourne autour du moi. Autour de notre corps et de notre identité. Nous sommes persuadé.e.s. d’être notre nom, notre corps, notre identité et personnalité. Et jusqu’à preuve du contraire, nous le sommes en bonne partie. Nous sommes – plus ou moins, c’est selon – le nombril du monde. Des milliards de nombrils le monde. Pauvre monde riche de tant de nombrils. Cordon sans-fil. Oui fil.

L’autre jour, j’ai appris que mon parrain, qui portait avant moi le même nom que celui que j’ai porté pendant une bonne partie de ma vie étant plus jeune, soit Guy Dion, est décédé en novembre dernier. Et je dois avouer que j’ai un petit choc en voyant le nom collé à la date de naissance et surtout celle de sa mort. Il avait 89 ans et je ne l’avais pas vu depuis très longtemps donc je m’attendais un peu à ce qu’il quitte la terre éventuellement. Mais j’ai tout de même été sonné en voyant mon ex-nom associé à une date ultime. Comme si je pouvais me projeter par en avant. Et du coup un peu sous terre.

See you mononc Ti-Guy.

Tel que l’affirme ci-haut Krishnamurti, nous entretenons tous et toutes des préjugés favorables et moins à propos de soi: nos propres conclusions, nos fantasmes, visions et fantaisies à propos de soi-même, alors nous ne nous voyons jamais tel que nous sommes.

Comme on dit, nos yeux sont faits pour regarder vers l’extérieur, alors pour se voir soi-même, il faut utiliser le troisième. Jamais deux sans trois. Jamais de yeux sans soi. Rarement nos yeux sur soi.

En fait, on s’imagine davantage que ce que nous sommes. Soit en mieux, soit en pire et souvent un peu des deux. Soit on se prend souvent pour mieux que soi, se dorant dans nos grandeurs, et négligeant nos lacunes et nos failles, ou les niant carrément. Soit on se diminue et on se ratatine en esprit, et en estie parfois, ne voyant que nos côtés à améliorer.

On aime bien s’identifier à la somme de nos connaissances également, à tout ce que l’on sait. Je sais donc je suis. Mais si on savait seulement tout ce que l’on ignore.

On se prend souvent très et trop au sérieux. À ce sujet notre ami Ram Dass a un conseil pour nous: Don’t take yourself so personally !

SI on pouvait seulement, parfois, se mettre de côté, ou du moins, se tasser un peu du chemin de la vie. Elle pourrait mieux passer, circuler, faire son chemin et couler de source. De toute façon, avec ou sans nous, il arrivera ce qui arrivera.

Si on pouvait seulement ouvrir nos oeillères, accepter de ne rien savoir, ou du moins réaliser notre ignorance, demeurer frais et fraîches face au monde qui existe en dehors de soi, ça nous permettrait de continuer à apprendre, de recevoir le monde tel qu’il est, de rester ouvert.e.

Car on dit qu’on ne voit probablement le monde que dans la mesure qu’on se voit soi-même. On porte le monde extérieur dans nos propres yeux. On ne rêve que de soi. On ne voit que soi dans le monde.

Un autre de mes pushers de sagesse, Adyanshanti, affirme pour sa part que la cause de la souffrance ne se situe pas dans le fait de penser mais bien davantage dans l’identification à ses pensées. Selon lui, il est très important de comprendre ce fait car si on ne réalise pas que l’identification à la pensée constitue le coeur du problème, nous demeurons persuadé.e.s que le fait de penser est le problème, et on perdra alors beaucoup de temps à essayer d’arrêter le mental ou de l’améliorer.

On va penser à ça right ?

On dit souvent, ou on se fait dire, ce qui égratigne toujours un peu, de ne pas prendre les choses ou les situations trop personnelles. Surtout les critiques. Mais nous sommes une personne.

Alors demeurons une personne – car peut-on faire autrement ? – mais prenons conscience que c’est notre identification à nos pensées qui cause problème. Et apprenons à les regarder passer davantage que de tenter de les attraper, de nous y identifier, ou encore pire, de les arrêter. Car le mental ne fait que continuer de faire sa job de mental, soit de générer des pensées.

Et donnons-nous, nous-même et à nous-même, un break. Enfin une pause d’essayer d’être quelqu’un, du moins quelqu’un d’autre que soi. Et prenons donc davantage soin des autres autour de soi.

Et comme le printemps s’en vient, laissons passer, et pousser, les pensées.

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L’Intelligence qui s’écoule de Dieu, c’est-à-dire la révélation intérieure de Dieu, tient ouverte notre intériorité et élève notre entendement au-dessus de toutes les images et tous les soucis, dans une tranquillité toute pure.
Par cette intelligence supérieure, notre raison reçoit de l’inspiration de Dieu une science divine qui illumine notre raison et fait de nous, de l’intérieur, des voyants.
– Jean de Ruysbroeck via José LeRoy

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Le dharma est censé rendre nos vies plus heureuses et moins encombrées. «Nourrissons-nous de joie», comme l’a dit le Bouddha. Le dharma devrait être comme du levain dans la pâte lourde de notre existence quotidienne, allégeant nos journées et les rendant plus digestes. Donc, quand notre pratique devient un fardeau de plus dans le sac à dos de la vie, rendant tout plus lourd et plus stressant, c’est que quelque chose ne fonctionne pas correctement.

Dans la célèbre comparaison du luth, le Bouddha expliquait que, tout comme les cordes d’un instrument de musique ne doivent être ni trop tendues ni trop lâches, notre pratique doit être bien accordée – ni trop intense, ni trop relâchée. Comme un marathonien, on doit gérer notre effort.

On doit s’encourager soi-même et encourager les autres pratiquants à se détendre et à ne pas se prendre autant au sérieux. Parfois, je pense que la septième paramita devrait être le sens de l’humour !
Il est très peu probable que nous atteignions l’éveil complet dans cette vie. Alors ? Nous avons d’innombrables vies futures pour poursuivre ce travail. Dans cette vie, on peut se permettre de relaxer un peu et de profiter de la vie. « Des fleurs, même si on continue notre chemin. »
~ Jetsunma Tenzin Palmo

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