
– Robert Adams
Petit temps plein de rien ces jours-ci. Vous savez, ce rien qui contient tout ?
Rien fait tant de bien. Rien c’est tout. Ce rien au coeur du tout. Rien c’est tiguidou. Et rien c’est doux. Et comme on sait, chez-nous c’est si doux. À pieds et en raquettes.
En fait, rien c’est tout ce dont on a besoin dans la vie. Après le quelque chose. Ce quelque chose qui entrave trop souvent le rien essentiel.
Car tout se trouve en rien. Mais rien c’est tout, aussi un trou. Un trou dans lequel on peut plonger ou s’immiscer, ou rien duquel peut émerger un espace riche de tout. De toutes sortes d’affaires. Celles qui font l’affaire, comme celles qui le font moins.
Affaires de coeur enfouies, affaires de tête oubliées, affaires d’alarmes d’âme même.
Oser risquer le rien jusqu’à l’ennui. Le plus grand trou. Jusqu’au trou du coeur. Là où on se rend, et se rend compte que tout ce qui compte s’y trouve. Mais pour s’y rendre, il faut tout d’abord se rendre compte que tout, parfois, c’est trop. On doit réduire le tout à sa plus simple expression, jusqu’à sa plus fine impression.
Ennui, comme de jour. Car tout se trouve dans le rien du trou de l’ennui. En fait, tout se retrouve dans l’ennui si on s’y cale assez, si on descend suffisamment.
S’il existe une seule conspiration dans la vie, c’est de nous garder occupés sans cesse. Et nous on plonge dedans à écran déployé. Pour éviter les trous justement. Le mot d’ordre des grandes corpos high tech est sûrement : Scroll till you forget yourself.
Et nous on joue aveuglément le jeu du grand défilement. Les ptits pitons rouges nous allument la curiosité. On utilise tellement nos deux yeux qu’on oublie le troisième. Et le quatrième. Les yeux des Cieux.
Cette saison est une occasion idéale pour oser décrocher du joug des réseaux. Perso, je n’en utilise qu’un seul mais c’est déjà beaucoup, sinon trop. J’oublie jusqu’à quel point je m’oublie.
Si sain de couper la mamelle des nouvelles. Même des nouvelles de son monde, nos gens et nos ami.e.s. Et enfin tourner et retourner le regard vers soi, sur soi, en soi. Pour se scruter, pas le scrutum, juste le cerebelum. Oh, simples femmes et hommes.
Ou faire porter son regard sur la forêt. Se perdre dans le monde des arbres. S’élever dans le monde des oiseaux. S’aérer dans le paradis du vent. Oush oush in the bush…
Fouiller le trop plein du monde pour se rendre jusqu’au rien du tout enfoui en soi. Rien du dehors pour qu’enfin tout du dedans. Au début, que des bribes. Puis de plus en plus, des vagues de tout venues de loin, venues du rien, du moins ce tout qu’on pourrait prendre pour du rien.
Car tant que nous regardons surtout dehors, on tend à oublier le dedans. Tout dehors donc moins dedans. Tout dehors et rien devant. Non. Au fond, tout dedans.
Et enfin arrêter de faire, pour être, pour n’être. Arrêter de faire pour renaître un peu. Renaître à ce rien plein de tout, plein de trous, plein de fou. Plein de free for all.
Entre soi, et soi-même que ça se passe, que ça passe.
Tout. Rien. Rien du tout itou.
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Un enfant qui s’ennuie n’est pas très loin du paradis : il est au bord de comprendre qu’aucune activité, même celle, lumineuse, du jeu, ne vaut qu’on y consacre toute son âme.
L’ennui flaire un gibier angélique dans le buisson du temps : il y a peut-être autre chose à faire dans cette vie que de s’y éparpiller en actions, s’y pavaner en paroles ou s’y trémousser en danses.
La regarder, simplement.
– Christian Bobin – Prisonnier du berceau
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L’âme est comme un château fait d’un seul diamant.
Pour atteindre son centre, il faut traverser l’obscurité de nombreuses pièces.
— Thérèse d’Avila
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En cette époque où se déploie avec force, intensité et luminosité la danse de l’ombre et de la lumière.
Toute véritable transformation commence dans l’obscurité, l’incertitude, le doute, la confusion et l’inconnu. Les alchimistes l’appelaient nigredo — le noircissement, l’ouverture, le doux dénouement de ce qui a été.
Avant que l’or puisse briller, avant que l’amour ne puisse flamber, avant que l’imaginaire ne puisse prendre forme, le réceptacle doit d’abord s’assouplir et se fissurer.
Descendre, c’est pénétrer le terreau de la psyché, le poids du corps, les couloirs silencieux de l’âme.
Ce n’est ni une erreur ni une faute cosmique, ni un détour, mais le terrain fertile de l’œuvre.
Jung y voyait le premier geste de l’individuation — le relâchement des formes anciennes pour que la vie inachevée puisse se manifester.
Les mystiques l’appelaient la nuit obscure de l’âme, lorsque la lumière familière s’éteint et que seul le silence nous retient.
Ceux qui ont survécu à un traumatisme le connaissent comme le gel du système nerveux, lorsque le corps lui-même devient le réceptacle de ce qui fut jadis.
Insoutenable.
En ces temps difficiles, les stratégies habituelles vacillent.
Les affirmations perdent de leur éclat.
Les méditations se réduisent en poussière.
Les histoires qui nous soutenaient se dissolvent comme du papier sous la pluie.
Et durant ces périodes, mes clients me font part de rêves qui en témoignent : des maisons en ruine, des paysages calcinés, des champs décolorés.
Pour le commun des mortels, cela ressemble à un effondrement.
Pour les alchimistes, c’était le seuil caché de l’œuvre.
Pour l’âme, c’est la porte secrète de la transformation.
La descente n’est pas un désespoir en soi.
C’est une invitation à laisser le psychisme et le corps révéler ce qui a été exilé – ce qui attendait dans les profondeurs.
Marcher, lanterne à la main, à travers le chagrin, la rage, la honte et le désir – non pas pour les guérir ou les réparer, non pas pour les transcender, mais pour écouter.
S’agenouiller devant la matière brute et avoir confiance que ce qui ressemble à la ruine est aussi le terreau où germent des graines d’or.
Entrer dans la descente, c’est entrer dans le ventre de sa mère autant que dans le tombeau.
L’obscurité n’est pas l’ennemie de l’âme, mais son côté Sage-femme.
Nous commençons donc ici, dans la bienveillance protectrice des ténèbres — dans la première chambre du temple de l’imaginaire, terreau fertile d’où jaillira une vision nouvelle.
Au sein de ce silence, les premières lueurs de lumière s’éveillent.
– Matt Litaca
