
– John Roedel
Petit mercredi de rien. Nombril de la semaine pour ne rien faire. Ne rien faire qui vaille, ne rien faire qui sert. Un ptit mercredi de rien. Pour faire rien, ou quelque chose de rien, ce rien qui goûte tout le sens du monde.
Écrire cette chronique. Lire. Siroter le café. Regarder dehors l’hiver qui rit de nos élans de printemps et qui dit: relaxe, en temps et lieux. Puis jouer de la musique. En écouter. Flâner. Marcher, peut-être, ou pas. Un peu. Ou pas beaucoup. Faire la vaisselle. Une assiette à la fois. Oups, une tache, belle tâche,
Ne rien chercher et tout trouver. Tout ce qui se trouve ici, déjà sous la main, et sous nos pieds. La main sur le coeur. Le coeur grand ouvert, le coeur tout blanc, grand tout vert, comme le printemps à venir.
Écrire des mots comme ils veulent sortir, sans les ranger, sans les trier. Sans les penser, ni dépenser.
Accepter la vie telle qu’elle est, simplement, comme elle passe. Comme elle est.
Accepter que l’hiver s’étire alors que nos pieds et nos coeurs désirent le printemps.
Mais attendez, est-ce que nos pieds veulent vraiment aller quelque part ailleurs que là où ils sont posés maintenant ?
Est-ce qu’un coeur peut désirer quoi que ce soit d’autre que ce qui est ?
Je vais prendre la journée pour penser à ça. Ou pas.
Bon mercredi par ici, où l’on peut jouir du grand luxe du rien en paix.
___
Car pendant ce temps, à Beyrouth
J’écris ces lignes pendant que les maudits drones isr*** bourdonnent avec la régularité obscènement rassurante d’un dispositif de prédation parfaitement huilé. Beyrouth est de nouveau bombardée, au-delà de la banlieue sud, bien entendu, parce qu’il aurait été regrettable de circonscrire le carnage à un seul périmètre et de priver le reste de la capitale (et du pays) de sa part d’initiation au désastre. Au Sud, dans la Békaa, les massacres se succèdent à une cadence dite “méthodique” de la barbarie. À Tyr (Sour), au beau milieu de la nuit, des « avertissements » – non, des sommations, des ordres – d’évacuation s’abattent sur les habitants comme des injonctions à quitter non seulement leurs maisons, mais leurs propres continuités intérieures, déclenchant un mélange de panique brute, de confusion hébétée et de dignité écrasée. L’invasion terrestre est en cours, les bilans s’épaississent, les chiffres circulent, propres, alignés, calibrés, presque élégants dans leur capacité à empaqueter l’horreur. Sans parler des retombées économiques, ce supplément d’âme du désastre : deux tiers de l’activité commerciale quasiment à l’arrêt à ce jour, autrement dit un pays qui saigne aussi par ses vitrines, ses échoppes closes, ses caisses vides, ses gestes quotidiens amputés. Bref, tout se déroule selon les règles de l’art. C’est le ravissement général…
Entre deux phrases, mon téléphone s’illumine de notifications devenues si familières qu’elles finissent par ressembler à de vulgaires rappels d’agenda. Les mots arrivent comme des bulletins météo pour civilisation en décomposition : progression des troupes, axes coupés, “déplacements” de populations, quartiers visés, villages éventrés, marchés pulvérisés, négociations suspendues, comités réunis, déclarations creuses, missiles “précis”, morts “approximatifs”. On ajuste, on absorbe, on actualise. Le monde, lui, observe, commente, dissèque, hiérarchise, classe, puis passe à autre chose avec cette élégance supérieure que confèrent toujours la distance géographique et l’absence de chair exposée.
Et pendant ce temps, j’essaie d’écrire, avec ce vacarme, dans ce vacarme, à travers ce vacarme… Mon regard retombe, encore et encore, sur cette valise dans le coin de ma chambre que je ne me contente pas de haïr, mais que j’abhorre avec la ferveur presque mystique que l’on réserve aux symboles trop exacts. Elle est là, entrouverte, à moitié pleine, obscène dans sa disponibilité, presque lubrique dans sa promptitude à collaborer au prochain arrachement. Et je refuse de la fermer car ce serait capituler et entériner l’idée que l’histoire, cette vieille charogne aux dents impeccables, a déjà remporté une manche.
Je nourris à l’égard des valises une hostilité presque organique, une répulsion cellulaire, comme si elles étaient devenues les complices matérielles de tout ce qui nous démembre. Bien sûr, elles n’y sont pour rien. Elles ne larguent ni bombes ni communiqués. Mais elles ont cette puissance redoutable d’incarner, avec une précision intolérable, la logique nue du “déplacement” forcé. Elles ne hurlent pas, elles ne débattent pas, elles ne protestent pas. Elles attendent, et dans cette attente, il y a une arrogance muette, presque métaphysique, celle des objets qui savent qu’ils retrouveront leur utilité au moment exact où tout le reste, valeurs, promesses, institutions, appartenances, ne servira plus à rien.
On continue pourtant à nous servir des récits enchantés sur les valises. Des récits sucrés, climatisés, pleins d’aéroports lumineux, de départs choisis, de vies élargies, de cappuccinos trop chers et de destinations dont les syllabes sentent la liberté. La valise, accessoire de l’émancipation. Quelle performance narrative… Dans ma réalité, elle a parfois été cela, oui. Je ne vais pas réécrire le passé en souffrance intégrale. Mais elle a surtout été l’outil discret, docile, efficace, qui entre en scène lorsque le sol se dérobe suffisamment pour qu’il devienne prudent ou urgent de s’arracher soi-même du décor avant que le décor ne vous engloutisse.
Depuis l’enfance, je traîne des valises, comme ceux qui m’ont précédée, et comme ceux qui, après moi, apprendront peut-être eux aussi cette chorégraphie de l’arrachement. D’un pays à l’autre, certes, et surtout à l’intérieur du même pays, ce pays qui a le génie sinistre de transformer sa propre géographie en tableau de bord du péril. On n’y habite pas vraiment ; on s’y positionne, on s’y redéploie, on y calcule, on affine le risque, on choisit un quartier un peu moins vulnérable que le précédent, un axe un peu moins exposé que la veille, une zone où l’on sera, statistiquement parlant, un peu moins pulvérisable. L’existence devient un exercice de calibration macabre, une science appliquée de la survie relative.
Les Levantins -du moins une grande partie d’entre eux, pour ne pas froisser les puristes de la nuance – excellent dans cet art. C’est même devenu une compétence régionale, presque un patrimoine immatériel, un savoir-faire transgénérationnel qu’aucune institution ne recense mais que chaque famille porte dans ses nerfs, dans ses trajets, dans ses récits tronqués, dans ses silences. Nous savons plier une vie rapidement. Nous savons quoi prendre, quoi laisser, quoi abandonner sans cérémonie, quoi sauver avec cette lucidité atroce que produit l’urgence quand elle a trop souvent frappé à la porte. Un Libanais sur huit est “déplacé” à ce jour, et à ce rythme d’ordres d’évacuation qui tombent en rafales, nous serons bientôt huit sur huit, admirablement optimisés pour la mobilité intégrale, prêts à devenir un peuple parfaitement fluide, sans ancrage, sans poids mort, sans autre souveraineté que celle d’un coffre de voiture surchargé.
Le mot “déplacement” est d’ailleurs splendide. Il évoque un léger glissement, une correction de trajectoire, une petite modulation ergonomique du vivant. Rien de brutal. Rien de viscéral. Rien qui sente la nuit, la fuite, l’asphyxie, les enfants qu’on réveille à la hâte, les vieux qu’on traîne, les bêtes qu’on laisse, les maisons qu’on ferme sans savoir si elles existeront encore à l’aube. Juste une opération de géométrie humaine. Derrière cette élégance lexicale, il y a pourtant des centaines de milliers de valises ouvertes, de chambres désertées, d’existences compactées, de biographies devenues portatives, interchangeables, reconditionnables.
Mais appelons cela autrement, pour une fois. Appelons cela par son nom : des déportations. Oui, le mot dérange. Tant mieux!!!!!!!! Il est chargé, lourd, abrasif. Il heurte parce qu’il refuse l’anesthésie. Il rappelle des choses que l’on préfère enfermer dans des chapitres historiques soigneusement compartimentés afin d’éviter les contaminations morales. Pourtant, il est d’une exactitude implacable. Il décrit ce geste simple, presque banal dans sa monstruosité bureaucratique, par lequel un pouvoir décrète que certaines vies doivent être déplacées, redistribuées, diluées ou effacées pour que le reste du système puisse continuer de fonctionner “proprement”, c’est-à-dire salement, mais avec vocabulaire propre.
L’humanité, il faut le lui reconnaître, a toujours excellé dans ce registre. Déplacer, expulser, redistribuer, extraire, déraciner, effacer, avec méthode, avec terminologie, avec argumentaire, avec doctrine, avec appareil rhétorique. Elle a même appris à le faire poliment avec des conférences de presse, avec des cartes, avec des expressions techniques, avec des cadres juridiques suffisamment souples pour épouser sans difficulté les contours les plus durs de la cruauté. Le fond, lui, ne change jamais. On manipule des êtres humains comme on réorganise un espace devenu embarrassant. On vide, on pousse, on trie, on recompose. Et l’on appelle cela “nécessité”, “sécurité”, “droit divin”…
Le Levant, lui, a manifestement été promu terrain d’excellence. Ici, la déportation n’est plus un accident de l’histoire; c’est son rythme cardiaque. Les Palestiniens, les Syriens, les Libanais, chacun à son tour, chacun à sa cadence, chacun avec ses variantes du même supplice. Partir, revenir, repartir, ne plus pouvoir revenir, recommencer ailleurs, s’user partout. Toute une pédagogie de l’arrachement. Toute une civilisation du provisoire. Toute une élégance forcée dans la manière de survivre sans sol. Et tout cela sur une terre que l’on continue de décrire comme exceptionnelle, somptueuse, unique, chargée d’histoire, saturée de beauté, de strates, de mémoires, de pierres et de mythes, une terre que l’on admire de loin, que l’on photographie, que l’on fantasme, que l’on consomme en images, en nostalgies, en récits savamment orientalisés. Une terre si convoitée, si chantée, si exhaussée, qu’on en oublierait presque ses habitants, ces accessoires humains devenus logistiquement contraignants. Il fallait tout de même réussir ce prodige, faire d’un territoire sublime une fabrique à populations expulsables.
Je regarde ma valise. Elle ne promet rien. Elle ne ment pas. Elle ne parle ni de racines, ni d’avenir, ni de reconstruction, ni de résilience, ce mot obscène qu’on nous jette souvent au visage comme une décoration bon marché pour peuples bombardables. Elle est simplement là, prête, efficace, d’une honnêteté brutale dans sa fonction minimale qui est de contenir ce qu’il reste quand tout le reste s’effondre. Elle sait ce qu’elle est, elle ne prétend pas sauver; elle ne fait que porter.
Et moi, je suis là, déchirée vive dans une contradiction qui me consume sans répit… ne pas vouloir partir, alors même que rester relève de l’irrationnel, ou peut-être d’une forme particulièrement raffinée de folie lucide. Refuser la valise tout en sachant qu’elle est probablement l’objet le plus clairvoyant de la pièce. Mes tripes font mal, mes cellules font mal, mon ADN fait mal, et ce n’est pas une figure de style, c’est une saturation, une combustion interne, une rage compacte, acide, qui déborde et ne trouve plus ni issue ni langage à sa mesure. Alors oui, je vomis la valise, avec une violence presque organique, comme si mon corps refusait d’apprendre encore une fois à partir; je refuse cette pédagogie répétée de l’arrachement, mais je sais aussi, et c’est peut-être cela le plus insupportable, que cette boîte à roulettes, implacable dans sa sobriété, semble comprendre mieux que quiconque la grammaire réelle de notre réalité.
– Pamela Chrabieh
