
Ce matin, cette photo a fait popper ma boîte à souvenirs et a donné envie au ptit chroniqueur des moyens et grands écrans de retourner dans le passé, un passé pas si lointain. Son passé à lui, un passé riche que j’avais enfoui un peu par écoeurantite suite à des études exigeantes qui se sont étendues sur une douzaine d’années. Un passé qui date d’une trentaine d’années, mais un passé qui s’est révélé un inestimable présent, même si le futur s’avère de plus en plus simple, tout simplement de plus en plus simpliste.
J’ai récemment reçu une pile de photos diverses datant des 30 dernières années. Souvenirs de famille surtout, salut m’man, et de la fratrie, mais du lot est ressortie cette photo ci-haut datant de novembre 2003 suite au dépôt de ma thèse de doctorat et à la collation des grades, en compagnie de ma directrice de maîtrise et de doctorat auprès de qui j’ai étudié de 1994 à 2003.
Marie-Andrée Bertrand a été ma maîtresse – wô les moteurs, que platonique et intellectuelle !!! – une maître à penser sharp et chirurgicale, qui m’a forcé à me dépasser sur le plan de la rigueur intellectuelle. Une femme de tête, de coeur et de convictions avec qui j’ai appris à argumenter en toute logique, à me questionner, à formuler ma pensée et à la structurer. Ce fut un immense privilège de pouvoir étudier en sa compagnie aussi longtemps. Pas facile, mais riche. Un privilège comme très peu de gens ont la chance de vivre. Car Mme Bertrand était dédiée rare.
Ainsi, ce matin, je vous présente quelques bribes de mon parcours en compagnie de Madame Marie-Andrée Bertrand. Mme Bertrand pour moi, ou MAB pour la plupart des gens, pour faire plus court.
Tout d’abord, un peu d’histoire ayant mené à notre rencontre.
Après avoir passé deux ans en Hollande à la Humaniversity, de 1988 à 1990 pour étudier la psychologie expérientielle et le travail émotionnel, je suis revenu vivre au Québec en 1990 pour m’occuper de ma fille Léonie. Pendant mon séjour chez Veeresh, j’ai acquis bacc. et maîtrise en psychologie clinique avec spécialité en travail émotionnel et en toxicomanie. Mais comme mes diplômes n’étaient pas reconnus ici à mon retour, et tanné de courir les jobines diverses pour soutenir ma fille, j’ai décidé de m’inscrire à l’université, ici au Québec, en 1992.
Je n’avais jamais été au Cégep après le secondaire, préférant courir le vaste monde et suivre mon gourou de l’époque et ses communes. Mais j’ai pu être accepté en tant qu’étudiant adulte à la faculté de l’éducation permanente de l’U de M. J’ai débuté en psycho mais l’approche trop rationnelle m’a turné off, moi qui avait déjà exploré corps, âme et tripes les expériences intenses et intensives de la psychologie expérientielle de la Humaniversity pendant plus de deux ans. Trop intello la psycho trad.
J’ai donc fait un bacc. par cumul de certificats – toxicomanie, mineur arts et science et mineur en psycho-éducation – en mode express, clenchant le bacc en 2 ans 1/2, incluant les premiers cours en ligne ever et les cours aux sessions d’été.
Au terme du bacc, comme je trouvais que j’avais surtout appris par coeur, l’idée de continuer à la maîtrise m’atitillait. Comme j’avais vécu en Hollande pendant deux ans, pays plus libéral en matière de politiques sur les drogues, et plus intelligentes à mon avis, j’ai contacté Mme Bertrand pour explorer l’idée d’entamer une maîtrise en criminologie sous sa supervision.
Mme Bertrand avait siégé sur la Commission d’enquête sur l’usage des drogues à des fins non médicales, la Commission Le Dain, de 1969 à 1972. Si le rapport majoritaire de la Commission recommandait l’abrogation de l’interdiction de la simple possession de cannabis et de la culture à des fins personnelles, Mme Bertrand avait déposé un rapport minoritaire, suggérant la légalisation de toutes les substances interdites criminellement. Parallèlement, elle avait fondé la ligue internationale antiprohibitionniste (LIA) et était reconnue comme une leader en ce domaine dans le monde francophone. Une grosse pointure la petite dame.
Pas besoin de vous dire – et non plus de vous l’écrire – que j’étais légèrement nerveux en entrant dans son bureau lors de notre première rencontre pour lui demander de devenir ma directrice. Probablement sous le coup de la nervosité, je lui ai déclaré candidement dès ma première phrase : Je suis votre successeur. Et elle de répondre: enfin, quelqu’un pour soutenir la cause, bienvenu camarade ! The rest is history.
Ainsi, pour les deux années suivantes, dans le cadre de mes études de maîtrise, j’ai comparé les politiques sur les drogues de la Hollande et celles du Canada pour explorer sur quelles bases juridiques les premières pourraient influencer les politiques canadiennes trop rigoureusement répressives à mon avis. Après quelques cours préparatoires en criminologie, j’ai complété mes études de maîtrise en moins de deux ans, remportant même le prix du meilleur mémoire de maîtrise du département de criminologie de l’université de Montréal. On parlait d’égo hier ici.
Yes sir ! Grande fierté quand même.
Puis, non rassasié suite aux études de maîtrise, mon ptit mental hyperactif en demandant encore, et sous ses recommandations, Mme Bertrand m’a offert de poursuivre au doctorat. Le ptit intello wannabe ex-décrocheur du secondaire a mordu à l’hameçon et c’est ainsi que j’ai entamé des études doctorales en 1997. Ces études m’ont permis de commencer à enseigner en tant que chargé de cours à l’université de Montréal, puis ensuite à Sherbrooke, en plus de me permettre d’obtenir prêts mais surtout bourses, ce qui me permettait de vivre et de soutenir ma famille. Ainsi, pendant six ans, j’ai mené de front, en vras et dans le désordre une job d’intervenant en toxicomanie, l’enseignement universitaire, la rédaction de rapports gouvernementaux, une vie de famille et la direction conjointe d’un centre de croissance estival. Vive la jeunesse et l’ambition. Et la santé du corps qui le soutient.
Les études doctorales se sont étendues sur six longues années et ont été ardues. Mme Bertrand avait toute une personnalité, et moi aussi j’imagine. Ainsi nous avons quelques discussions très épicées à certaines occasions. Nous avons même rompu à une occasion, car elle trouvait que je consacrais trop de temps à ma famille et pas assez à mes études, elle qui était célibataire et complètement dédiée à sa carrière. Après quelques mois, j’ai pilé sur mon orgueil et l’ai recontacté en m’excusant. Car je voulais terminer, pas tant pour moi car rendu là, j’en avais marre des études doctorales et je n’avais pas l’ambition de devenir prof d’université, mais en bonne partie pour elle, pour que son travail et son soutien indéfectible de longue date soient reconnus et aboutissent. Ce qui fut fait.
Toujours, avec elle, on savait à quoi s’en tenir. Je me souviens de la semaine précédant le dépôt de ma thèse alors que je me suis rendu chez elle à chaque jour du matin au soir pour tout repasser et relire, soupeser, vérifier. Ma thèse a perdu quelques pages. Un peu à l’image des maîtres à penser de la Grèce Antique, elle s’est investie totalement et avec rigueur et exigence dans la supervision de mon parcours. Inestimable. Je crois avoir été son dernier étudiant qu’elle a mené à terme, ou l’un des derniers. D’ailleurs, je suis le seul étudiant qui a complété des études de maîtrise ET de doctorat en sa compagnie. La plupart qui ont fait leur maîtrise sous sa supervision en ont eu assez. Mais il faut croire qu’un taureau peut en prendre et qu’une tête dure peut servir.
En fouillant un peu suite à la découverte de cette photo, je me suis rendu compte que ça fait 15 ans presque jour pour jour que Mme Bertrand est décédée (6 mars 2011), et qu’elle est née en 1925, donc qu’elle aurait célébré ses 100 ans l’an passé. Bien heureux qu’on ait pu faire la paix avant son départ tel qu’en témoigne la photo ci-haut.
Mme Bertrand est d’une classe à part, une fonceuse qui a ouvert de multiples portes dans divers domaines avant son temps, notamment au niveau des politiques sur les drogues, des droits des femmes en droit pénal, ainsi qu’au sujet de la discrimination de genre, de couleur et de classe sociale. Elle fut la première Québécoise et la première femme titulaire d’un doctorat en criminologie de l’Université de Californie, à Berkeley (une école de criminologie critique) en 1967.
Elle a reçu de nombreux honneurs et quelques prix portent son nom. Et moi, j’ai eu l’honneur d’étudier et de me former – dans tous les sens – en sa compagnie.
En terminant, j’aimerais simplement affirmer qu’on ne se fait jamais seul.e, nous sommes le fruit des multiples rencontres et influences croisées au cours de notre vie. J’ai eu la chance et le grand privilège de recevoir des enseignements de quelques êtres plus que précieux à mon coeur (Osho, Veeresh, Mestre Irineu, Mme Bertand), enseignements qui perdurent toute une vie durant, et même après la mort peut-être.
Alors Gratidao, merci, thank you à mes maîtres.
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Si vous avez envie d’en savoir un peu plus sur MAB, un vieux document mais intéressant.

wow, merci
João (Ravi)
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Toute une femme madame Bertrand.
Brillante et sûrement très argumentée avec une pensée très structurée…
Elle a sûrement changé ta vie d’une certaine manière.
Merci pour ton partage académique et tu as raison d’en être fier. 🙏
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d’une manière certaine surtout
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Sacré Ati »Je suis votre successeur » Quel magistral intro !!!
BRAVO l’ami pour cet admirable parcours.
Y’a pas de doute, nos rencontres nous font émerger peu à peu vers notre vérité profonde. Nos rencontres nous sculptent même si parfois c’est »gossant »
Bonne et belle continuité !
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merci brodeur pour les bons mots
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